1    –    La  fiction  témoin

J’ai longtemps éprouvé un certain rejet pour la SF en général, autant son imagerie que ses tragédies ; la monstruosité sublimée d’une réalité humaine qui est déjà assez douloureuse. Je lui préférais naïvement la fantasy, qui avait été un exutoire pour autant d’enfants voulant rêver le monde, en pensant qu’il y avait une grande différence entre ces deux genres. Je n’accrochais pas aux récits futuristes de science-fiction, ils m’effrayaient profondément. Quand ils ne tournaient pas au potache, ils montraient avec trop de clarté les horreurs de notre monde ; des catastrophes que l’on prophétisait ou voulait prévenir, le genre humain dans toutes ses dualités et son horreur.

Lorsqu’elle était visuellement faible, l’incarnation du moderne et du machinique m’ennuyait par la pauvreté d’imagination que l’on pouvait voir dans les idées de ceux qui considèrent simplement le futur comme du métal qui grince et des lasers qui alourdissent le corps et rappellent ses faiblesses hors stratosphère.

J’ai redécouvert la science-fiction assez récemment, et j’ai développé une réelle fascination pour le sujet, non pas dans son imagerie futuriste et hallucinatoire, ou l’idée du voyage spatial et temporel, mais dans la manière dont les questions profondes qu’elle évoque se développent comme une bulle de fiction qui lorsqu’elle éclate, dépeint les ressemblances avec nos propres situations bien réelles et s’inscrit dans une réflexion poussée projetée sur la société moderne de notre époque contemporaine.

L’emploi du récit de fiction est une stratégie permettant un discours hypothétique et non factuel sur des problé- matiques actuelles.

La science fiction, l’anticipation, l’utopie, l’uchronie, la dystopie sont des formes litté- raires qui se posi- tionnent délibérément de biais et plus particulièrement en émettant une lentille divergente sur nos réalités.

Le génie simple de cette écriture est son rattachement inévitable avec notre réalité :

    « Dans un futur proche, dans une galaxie lointaine, si le IIIème Reich avait gagné la guerre... »

Il y a toujours un rapport de placement (en parallèle / miroir / alternativité), ce qui lui donne son caractère tangible.

Est ainsi irréfutable son pouvoir de discourir sur notre propre contexte et son inscription dans notre déroulement historique. Tout ceci en se positionnant de côté, dans une certaine marge : un récit d’alternativité, entre un monde parallèle, monde inventé et monde miroir, un espace joint au notre qui nous envoie un message à travers de multiples prophéties qui viendrait du futur, d’une autre dimension pour nous guider ou nous éclairer.

Le fait de déplacer des problématiques issues de notre contexte dans un récit fictionnel, sur un plan parallèle, permet au lecteur de déplacer son propre regard et de réinterpréter son propre contexte.

C'est aussi une tactique de pousser à l'extrême (voire à l'absurde) les formats et les normes qui conditionnent notre vision et notre perception dans notre singularité contrôlée, un outil/loupe de dégrossissement, changement d’échelle –

‘’ through the looking glass ’’

Brian McHale, théoricien de la littérature, a identifié un besoin postmoderne grandissant à repenser l’histoire par la fiction (- Postmodernist Fiction, Brian McHale). C’est également une autre façon de construire le monde et de réfléchir au monde contemporain, comme l’est toujours la littérature de science-fiction qui ne parle pas de mondes futurs mais de potentialités du présent.

Si le récit de science-fiction s’inscrit dans le futur, il parle pourtant avant tout de l’époque qui est contemporaine à son écriture.

« Il n’est pas rare que des personnes prétendent se souvenir de vies anté- rieures :

mais moi, je prétends me souvenir d’une vie présente différente, et même très différente. […] »

      -     Philip K. Dick, Si ce monde vous déplaît... et autres écrits, Éditions de l'Éclat, 2000, p156.

« J'écris de la science-fiction parce que c'est la seule véritable littérature de notre temps. Toutes les autres formes sont dominées par le passé. La science-fiction offre les mêmes possibilités à l'expression littéraire, que le Pop-Art et l'Expre- ssionnisme Abstrait ont apporté à l'art actuel. »

      -     J.G. Ballard, Billenium, Marabout - Gerard, 1970

La fiction se base avant tout sur des lieux communs :

Les productions les plus folles de notre imagination sont issues de collages du présent ou du proche passé.

~ alternative ~

À partir de points de liaisons, un auteur expose une évolution / révolution ou une version dérivée de notre réalité ainsi que les faits déclencheurs détermi- nant cette divergence. Cet entrelacement avec la réalité, doublé de la ‘science’ de la fiction qui réside dans l’abondance de détails et du déve- loppement de notre contexte, apporte une crédibilité au récit qui lui garantit un impact.

« Il est devenu banal de nos jours de dire que les romanciers du monde entier sont en train de rompre les liens avec le roman réaliste, parce que ce que nous voyons autour de nous devient chaque jour plus fou, plus fantastique et plus incroyable.

Jadis, il n’y a pas si longtemps, on accusait parfois les romanciers d’exagérer, de faire un trop grand usage de la coïncidence et de l’invraisemblance ; aujourd’hui les romanciers eux-mêmes accusent sans cesse la réalité de rivaliser avec leurs inventions les plus insensées. »

      -     Doris Lessing, préface de Shikasta, La Volte, 2016

Nous pourrions voir le plan fictionnel comme un champ de bataille parallèle qui lutte contre la réalisation raisonnée et consciente d’un projet politique, l’aliénation des droits humains, la destruction de notre environnement, la perte du groupe humain et de la communauté par l’individualisation…

Ou une hyper-dimension qui se nourrirait essen- tiellement des mirages de la notre, un monstre Frankenstein fantastique –

Des collages excités et terrifiés cousus ensem- ble offrant un semblant de reflet de ce que nous sommes.

Il s’agirait d’une construction si grande qu’il est bien naturel de la voire se confondre avec notre réalité, pourquoi pas la dévorer petit à petit.

La réalité est faible de représentations, notre monde serait construit sur un mode hallucinatoire.

« On conçoit généralement la science-fiction comme la tentative d’imaginer des futurs imaginables. Son sujet, démontre Fredric Jameson, c’est plutôt de devenir actuel de notre destin collectif.

[…] Le sujet de la SF n’est pas de nous donner des ‘images’ du futur pour nous endormir ou nous libérer du quotidien, comme le croient encore certains critiques littéraires qui persistent à ne pas prendre l’effort d’anticipation au sérieux :

la force de la science-fiction est de dé-familiariser et de restructurer l’expérience que nous avons de notre présent, et ce sur un mode spécifique, nouveau, fertile en soi pour la pensée. »

      -     Fredric Jameson, Quatrième de couverture de Archéologies du futur – Penser avec la science-fiction, écrite par Nicolas Vieillescazes, Max Milo, 2008

La plate-forme fictionnelle me permet de laisser une place à la créativité dans les manières de discourir et de créer. Mais je pense me diriger de plus en plus vers une pratique que je nommerai la Fiction Témoin / Witness Fiction. Une forme de narration qui se positionne entre le témoignage, l’affabulation, l’analyse et la fiction, une forme qui semble être la meilleure pour entrer en résonance avec les autres que moi. Une forme qui recouvrerait aussi tous les genres de fictions en divergence ou parallèle de notre réalité sans les regrouper par défaut dans la science-fiction - je pense par exemple à la speculative fiction, l’hétérotopie, l’uchronie, la creative non-fiction, le found-footage, le thread.

Revenons à définir la science-fiction qui est un genre narratif qui met en scène des univers où se déroulent des faits impossibles ou non avérés en l’état actuel de la civilisation, des techniques ou de la science, et qui correspondent généralement à des découvertes scientifiques et techniques à venir. Cette description générale recouvre de nombreux sous-genres, comme la hard science-fiction, qui propose des conjectures plus ou moins rigoureuses à partir des connaissances scientifiques actuelles, les uchronies, qui narrent ce qui se serait passé si un élément du passé avait été différent, le cyberpunk, inscrit dans un monde inter-connecté, le space opera, le planet opera, le policier/science fiction, la science fiction politique, la dystopie, l’anticipation, etc...

La science fiction est une expérience de la pensée, c’est une fiction spéculative qui place les idées au même plan que les personnages. Le lecteur voyage à travers les pensées de l’auteur et les expériences qu’il met en scène plutôt qu’en s’imprégnant des protagonistes.

Elle doit tout de même mettre en place une distanciation cognitive, le lecteur doit être embar- qué dans un monde inhabituel :

« C’est notre monde disloqué par un certain genre d’effort mental de l’auteur, c’est notre monde transformé en ce qu’il n’est pas ou pas encore. Ce monde doit se distinguer au moins d’une façon de celui qui nous est donné, et cette façon doit être suffisante pour permettre des événements qui ne peuvent se produire dans notre société – ou dans aucune société connue présente ou passée. Il doit y avoir une idée cohérente impliquée dans cette dislocation ; c’est-à-dire que la dislocation doit être conceptuelle, et non simplement triviale ou étrange – c’est à l’essence de la science-fiction, une dislocation conceptuelle de notre société en sorte qu’une nouvelle société est produite dans l’esprit de l’auteur, couchée sur le papier, et à partir du papier elle produit un choc convulsif dans l’esprit du lecteur, le choc produit par un trouble de la reconnaissance. Il sait qu’il ne lit pas un texte sur le monde véritable. »

      -     Philip K. Dick, lettre du 14 mai 1981, Nouvelles, Tome 2 : 1957-1953, Denoël, 2000

La réalité sociale, explique Donna Haraway, est une confrontation politique, c’est une ‘fiction qui change le monde'.

Nos imaginaires politiques sont eux aussi façonnés par les mythes et les autres discours qui font système.

Et nous nous projetons, nous anticipons, à partir de notre présent, lui même défini par ces appréhensions, créant au quotidien des allers-retours entre plusieurs temporalités.