2    –    Vivre  en  anticipation

Il faut avant tout considérer l’effort d’anti- cipation comme un effort de se projeter en déplaçant son point de vue, tout ceci en gardant les contours du contexte en développement, le dessin de cette réalité superposée.

Anticipation :

anticiper, se projeter – déplacement hors de sa propre subjectivité

On pourrait voir dans l’expansion des récits d’anticipation une pulsion paranoïaque dans le cours de la pensée humaine du 21ème siècle.

Le pouvoir, le contrôle et la masse de l’information – accessible à tous – ne cesse de gagner en impact et lorsque la guerre, la fonte des glaces, l’extinction et la fin du monde sont à nos portes, les créatifs et penseurs se préparent au pire.

L'anticipation d'un événement ou d'une situation s'établit à partir d'un point d'ancrage ou plusieurs rattaché.s à notre contexte - on prend un exemple qui s'étire dans l'imaginaire jusqu'à conclure une future mutation / transformation / utilisation.

Black Mirror est une série anglaise incontournable à citer dans cet effort d’anticipation. Chaque épisode pousse à l’extrême une situation, un outil, une interface présents dans notre quotidien. Ces fictions troublent les auditeurs dans leur proximité avec notre réalité et notre situation subjective et individuelle propre à chacun. En se basant sur des nouvelles avancées technologiques, l’anticipation tourne les projecteurs vers les risques inhérents à l’utilisation de ces outils, technologies qui sont omniprésentes - rendues indispensables – aujourd’hui autour de nous, parfois même jusqu’à être intégrés dans notre corps.

Il est évident que Black Mirror tente de nous mettre en garde sur certaines composantes de notre vie moderne, de nos dépendances et induit des questionnements quant à la responsabilité de l’Humain, ses limites, sa nature, voire la perte du naturel et de la Nature.

Les épisodes s’ancrent dans notre univers en passant par des sujets qui nous touchent, des fictions articulées autour d’une situation, d’un élément ou d’un outil qui attend à être questionné. Le but est de prendre du recul sur ce qui compose notre époque moderne et, en implantant ces idées et questions, de possiblement changer ces prédictions et de façonner un meilleur futur.

Robert K. Merton, théoricien des ‘conséquences inattendues’ (unanticipated consequences) ou la sérendipité, a développé le concept des ‘prophéties auto-réalisatrices’ :

« La prophétie auto-réalisatrice est une définition d’abord fausse d’une situation, mais cette définition erronée suscite un nouveau comportement, qui la rend vraie »

      -     Robert King Merton, à l’aube des années 1950

Paul Watzlawick appelle cela ‘les prédictions qui se vérifient d’elles-mêmes’ :

« C’est une supposition ou prévision qui, par le simple fait d’avoir été énoncée, entraîne la réalisation de l’événement prévu et confirme par là même sa propre exactitude. »

      -    Paul Watzlawick, L'Invention de la réalité, Contributions au constructivisme, Points, 1996

Il explique par exemple comment une attitude de défense ou d’agressivité de la part d’une personne qui se croit menacée provoque l’hostilité qu’elle redoute. Dans ce cas là, ce n’est pas le passé mais le futur qui détermine le présent.

Robert K. Merton reprenait ce qu’il a lui-même nommé ‘le théorème de Thomas’ : 

« Si des hommes définissent des situations comme réelles, elles deviennent réelles dans leurs conséquences ».

      -    William Isaac Thomas, The Child in America : Behavior Problems and Programs, Forgotten Books, 2018

     modifier notre perception de la réalité, avoir un pouvoir sur la vérité

Dans le contexte de cette étude, le théorème de Thomas a toute son importance. En effet beaucoup de textes de science fiction dénoncent ou tentent de prévenir l’humanité sur des présages futurs qui peuvent être contournés.

La meilleure manière de le faire serait d’en parler ?

Ou inversement, en les évoquant, les poussons-nous à se réaliser, comme une forme de fatalité ?

Manuela de Barros parle d’un "oracle fictif qui crée une réalité par l’effet psychologique - parfois de masse - qu’il entraîne".

En évoquant tout cela, on se rend compte de la fragilité de notre réalité et de ce qui la régit puisque les humains ont la capacité de la trans- former par la simple pensée.

« Les comportements individuels ou de groupe sont déterminés non par des faits avérés, mais par des interprétations de la réalité. Une représentation subjective ou intersubjective a, pour conséquent, une importance bien plus grande dans les actions humaines que la réalité des circonstances qui ne sera jamais perçue de l’intérieur comme telle. »

      -    Manuela de Barros, Magie et Technologie, Editions Supernova, 2015

« La prophétie autodestructrice fait pendant à la prophétie auto-réalisatrice comme double négatif. Par exemple, tous les efforts sont faits pour réaliser le but que l’on s’est fixé et lorsque tout est réuni pour réussir, on relâche ses efforts de telle façon que le projet échoue. Les faits étaient réels et justes, mais des actions extérieures les ont rendus faux et irréalisables.

C’est une nouvelle fois une appréhension de la réalité par des individus qui se comportent selon des croyances. Plus les croyances les concernent, plus elles manquent de précision, plus elles sont irrationnelles, plus elles semblent puissantes. »

      -    Edward Bernays, Propaganda - le pouvoir des informations et de la publicité, Zones, 2017

Et quelles sont les croyances d’aujourd’hui ? Espérons nous être sauvés par le futur alors que le futur ne peut être sauvé que par notre présent ?

Avant de déconstruire son actuel et son demain, d’où vient l’origine de ce type de fiction, de discours narratif ou littéraire ? N’est-il pas naturel de parfois porter un regard en arrière, parfois en avant ?

Quel serait le commencement ?

Frankenstein de Mary Shelley, les Histoires vraies de Lucien Samosate, L’Utopie de Thomas Moore, Micromégas de Voltaire, Louis-Sébastien Mercier avec L’An 2440, rêve s’il en fut jamais, François-Félix Nogaret et Le Miroir des événements actuels ou la Belle au plus offrant (fable scientifique de la création d’un homme artificiel, sorte d’automate), L’Eve future de Augusta de Villiers de L’isle-Adam (premier apparition d’androïde), Nous autres écrit par Ievgueni Zamiatine (dystopie totalitaire), le mythe des atlantes, Jules Verne…

Avant d’établir un ordre dans la création de ces récits, tous des prémices au genre SF, il nous faut d’abord reconnaître un fantasme naturel pour l’être humain de vouloir prédire le futur. C’est à la fois une protection, une ascension, une transe, une malédiction. Cette pratique prend la forme de prophéties, de légendes, de prédictions et de morales depuis que l'humain raconte. Certaines cultures ont d’ailleurs une propension à se pencher sur le sujet ; les Mayas, les Kogis de Colombie par exemple. N’oublions pas de citer la lecture dans les tasses de thé, l’astrologie. La linguistique trahit également notre rapport avec le futur connu et le futur inconnu :

En langue fon (éwè) -

Sô : Hier / Aujourd’hui

Ëllëg : Demain / Futur

Nous avons l’habitude de lire le temps de façon linéaire, le passé précédant le présent lui même évoluant vers le futur. La signification de Sô vient délier cette pensée en fusionnant un hier et un aujourd’hui en une seule expérience. On peut y voir les réminiscences du passé, refaisant surface à travers un héritage, un souvenir prenant/reprenant pied dans la réalité. Cette fusion du temps écoulé et de celui en mouvance rattache également les potentiels du futur dans le temps présent.

Les contes, mémoires, récits sont témoins de cette fascination pour ce qui échappe à notre perception et notre nature fixée à notre réalité, notre dimension temporelle.

De manière générale, c'est l'Épopée sumérienne du roi Gilgamesh qui est reconnue comme étant le précurseur du genre de la science-fiction et dont les premières versions dateraient d'approximativement 2000 ans avant notre ère. Ce texte serait aussi le premier ouvrage connu de la littérature. Le genre y est reconnu à travers son traitement de la raison humaine et sa quête pour l’immortalité. Plus spécifiquement, un déluge est mis en scène dans un passage dont les traits tendent vers la science-fiction apocalyptique.

Du XIe siècle au VIIIe siècle av. J.C., l'épopée mythologique hindoue du roi Kakudmi le met en scène qui se rend au ciel afin de rencontrer le dieu Brahma et se voit alors transporté dans le temps : voyage temporel. Dans le récit, lorsqu'il voyage entre le Ve siècle et le VIe siècle av. J.C., il se confronte à des machines volantes pouvant naviguer sous l'eau et dans l'espace, ainsi que la destruction intégrale de cités au moyen d'armes technologiquement avancées. De thèmes très évocateurs de la SF qui font leur apparition par l'entremise de l'épopée hindoue de Ramayana. → Mythe de l’Atlantide ?

Dans la littérature japonaise, Le Conte d’Urashima Taro, qui implique un voyage temporel dans un futur lointain, a été initialement rédigé dans le Shoku Nihongi en l'an 720. L'histoire relate la visite du palais sous-marin du roi de l'océan par le protagoniste qui y séjourne quelque temps. À son retour chez lui, il s'avère que trois cents ans se sont écoulés et qu'il a tout perdu.

Le siècle des Lumières étant marqué d'un intérêt généralisé pour l'avancement scientifique, la création de fiction spéculative en est largement influencée. De cette manière, bon nombre de figures de la science-fiction moderne auront été anticipés.

Le début du XIXe siècle est marqué par une accélération majeure dans les tendances et les caractéristiques de la science-fiction. Cette accélération commence avec la publication de Frankenstein en 1818. Ce court roman de Mary Shelley présente l'archétype du ‘savant fou’ qui fait des expérimentations avec de la technologie de pointe. Il introduit des thèmes de la science-fiction tels que l'utilisation de la technologie pour des réalisations allant au-delà de la science de l'époque et le fantasme de triompher de la Mort. L’antagoniste ‘étranger’ (non-connu) permet notamment d'offrir une vision externe de la condition humaine.

La science-fiction reconnue comme telle émerge en Europe dans la deuxième moitié du XIXe siècle avec les romans scientifiques de Jules Verne et les romans socialement critiques à orientation scientifique de H.G.Wells ; la science de/dans la fiction, la fiction de/dans la science. Ces deux auteurs sont maintenant considérés comme les pères fondateurs du genre.

Dans ses œuvres telles Voyage au Centre de la Terre (1864), De la Terre à la Lune (1865) ou encore Vingt mille lieues sous les mers (1869), l'écrivain français Jules Verne utilise des technologies modernes ou futuristes mais toujours réalistes afin de raconter une histoire.

L'écrivain britannique H. G. Wells, quant à lui, invente des éléments extraordinaires (l’invisibilité, l’anti- gravité, les plantes mangeuses d'hommes, etc.) en se concentrant plutôt sur les personnages que les détails des technologies afin de pouvoir faire une critique de la société. Parmi les œuvres principales de ce dernier, on compte La machine à explorer le temps (1895) et La Guerre des Mondes (1898).

Si la science-fiction et l’effort de se projeter vers le futur, d’imaginer des potentialités du présent en passant par la spéculation d’un avenir ou d’une progression technique futuriste a toujours été présente dans notre culture, pourquoi connaît-elle un engouement massif ces dernières années ? Cela traduirait-il un besoin pour l’humanité de se projeter pendant la traversée d’une époque charnière ? Est-ce l’avènement ou la fin de quelque chose ?

Au tournant de la révolution scientifique et des grandes découvertes en astronomie, en physique et en mathématiques, l’humain commence à déceler certaines parties de son univers jusqu’alors insoupçonnées, inespérées. Les textes sacrés ou anciennes légendes régissant les espérances de la constitutions du monde sont abolies, la compréhension du fait d’exister sur notre planète prend un tout nouveau sens et ouvre de nouveaux champs de possible. La technologie et le progrès se mêlant à la compréhension de l’univers, on en vient à se projeter de plus en plus vers un futur où les technologies modernes nous dépassant en sont la première composante.

Le progrès scientifique devient indissociable de l’évolution de l’espèce humaine et tous les outils, interfaces qui en découlent en deviennent indispensables – cela encouragé par nos modèles économiques.

« L’accroissement de l’application de la science dans le quotidien du grand public, pendant le XXème siècle, crée un terrain propice au développement de la science-fiction qui s’intéressait aux relations entre la technologie, la société et l’individu. Ainsi, il est dit de l’histoire de la science-fiction qu’elle reflète « l’histoire des attitudes changeantes de l’humanité vis-à-vis de l’espace et du temps, […] de notre compréhension croissante de l’Univers et de la position de notre espèce dans l’Univers. »

      -    Robert Scholes et Eric S. Rabkin, Science Fiction : History, Science, Vision, Oxford University Press, 1977

Les récits évoluent avec l’époque de leur contexte et sont révélateurs pendant le siècle dernier de la montée du capitalisme, de l’industrialisation, la globalisation, l’impact et la compulsivité des progrès scientifiques et technologiques dans notre société moderne.

Nous évoluons avec notre temps, la littérature et les écrivains avec. Une liaison s’opère inévitablement et naturellement entre progrès / science / technologie / spéculation / imagination / fantasme / crainte / critique / et l’art sous toutes ses formes au milieu de tout cela.