4    –    Science  et  Futurisme   /  Raison  et  Croyance

Le dogme de la Science et du Progrès se développe avec une figure particulière ;

Le.s savant.s : figure de référence, ils accèdent à des connaissances justes, véridiques et considérées comme vérifiées, reconnues voire soutenues par les institutions et l’État lui même → Ils sont associés à une forme d’ordre.

Cette légitimité est acceptée par le peuple à travers l’entendement d’une culture développée et d’un ‘’bon sens’’ objectif qui est lié aux valeurs de la science. Mais comment est-elle validée ? D’où vient le pouvoir qui régit dans ce rang d’informateurs non contestés ? Si un doute ou une critique est émise, elle n’est reçue généralement que par d’autres savants. Le seul autre acteur qui a le pouvoir de remettre en question la pratique, les affirmations et les recherches des savants (dans ce système/fonctionnement) est la politique, ou l'art, rarement pris au sérieux dans ce contexte. Intelligemment, les deux domaines, science et politique, se sont liés naturellement, se soutenant mutuellement dans un système de validation circulaire. En y annexant la guerre ainsi que l’art des statistiques, le pouvoir sur la masse, on distingue un dessin reliant ces différentes branches dans une représentation des pointes du pouvoir dans la société moderne occidentale, un véritable paradigme que la science fiction va souvent s’atteler à représenter, critiquer, questionner avec beaucoup de crainte et de vérité.

L’art et la fiction restent des échappatoires, des espaces de circulation entre ces piliers monumentaux. Ils établissent une forme de questionnement, de critique, de résistance parfois. Lorsque l’art est fasciné par ces sciences et rêve de tous les possibles qui suivent ces progrès prodigieux, il réalise un portrait/reflet très particulier qui s’inscrit dans son temps jusqu’à ce que sciences et art s’influencent mutuellement et se chevauchent.

Au fil du siècle dernier, les progrès scientifiques, technologiques et techniques se positionnent comme des avancées en adéquation avec un projet de société, qui appelle à la raison, au labeur, à la sophistication. La science se base sur des faits, se veut donc indéniable, au panthéon de notre société ; elle est associée à l’évolution.

On ‘‘croit’’ en la science, en ses capacités, sa vocation de progrès, d’évolution et d’amélioration, en sa rigueur et sa permanence qui renvoient métaphoriquement à un idéal, un ordre - une foi qui s’apparente rapidement à une forme de religion. Sous bien des formes, la science telle qu’elle est véhiculée par les médias, les institutions et l’État est aujourd’hui la religion ayant à son rang le plus de pratiquants. De façon très efficace d’ailleurs, elle écrase les anciennes au nom de la modernité – changement inévitable et requis par l’humanité en transformation, transcendance, élévation, dépassement – et établit une rupture avec le monde ancien.

« Pour qui est ignorant ou, à tout le moins, peu coutumier de ces matières, la science ainsi que la religion semblent une fiction et les savants, comme les théologiens, des conteurs d’histoires. »

      -     Laurent Busine, S.F. Art Science & Fiction, Denis Gielen, Musée des Arts Contemporains au Grand-Hornu, Bruxelles, 2012

On peut voir un lien se dessiner entre la montée du puritanisme et la valorisation des sciences, inscrites dans un contexte qui formera l’émergence d’une idéologie capitaliste. Max Weber (écrivain de SF) explore souvent ce plan de discours dans ses écrits, critiquant les formations sociétales construites sur les fondements du puritanisme religieux et de l’enrichissement des institutions et structures normatives.

« On ira plutôt enquêter dans la Silicon Valley et observer les fondements scientifiquement douteux de progressions technologiques majeures. Le cyborg y est un être spirituel, la machine est hantée, le cyberespace redouble le monde, les aliens attendent notre appel et on travaille à construire des colonies spatiales qui arracheront les plus chanceux à une terre en perdition. Les technologies y sont toutes puissantes, mais on ne sait pas toujours à quoi elles servent, et encore moins à qui elles sont le plus utiles. Elles vont parfois beaucoup plus loin que ce qu’elles prétendent, ou au contraire sont bien moins opérationnelles que ce qui est annoncé, mais très puissantes quand même parce qu’on y croit. »

      -     Manuela de Barros, Magie et Technologie, Editions Supernova, 2015

Parfois, ces technologies proposées en tant que projet vont être encouragées, promues par des campagnes qui tentent de mettre en valeur une nécessité afin d’acquérir du crédit ou des aides, mais tous ces projets sont ils bien nécessaires, réalistes, sages ?

Tant de projets qui trouvent des commanditaires ou le soutien d’institutions publiques, privées, aisées voire l’État lui même. Les campagnes sont menées pour trouver des fonds, et ainsi valider la nécessité ou l’intérêt de ces projets, qui prétendent à être bénéfiques pour l’humanité, perpétuant cette forme d’idéal scientifique. Si le projet est validé, comment remettre en question des choix qui se lient à notre politique et à l’exploitation des ressources planétaire quand il est soutenu par des cercles aussi influents ?

Si l’on regarde de plus près ce genre de campagnes, sont-elles bien réalistes, bien sages, ou comme le dit si bien Manuela de Barros, à qui profitent-elles ?

On s’interroge même sur leur utilité réelle.

Car souvent, il n’est pas question de nécessité ou d’utilisation mais de potentiel.

À travers les histoires accessibles aux masses, l’histoire écrite ou réécrite, l’héritage transmis de la guerre, les progrès scientifiques et techniques qui ont permis de gagner, ou d'opposer une résistance, de formuler une attaque, de perfectionner notre sécurité et notre confort, mais surtout d’élargir le potentiel de l’humain au quotidien, est ce que le XXe siècle n’est pas l’état d’un discours qui va prendre de plus en plus d’ampleur et encourager le progrès en tant que démonstration et/ou détention de puissance ?

L’économie elle-même ainsi que les parallèles politiques et financiers qui y sont liés ne témoignent-ils pas d’une propulsion vers la détention d’un pouvoir qui nous dépasse ?

D’un pouvoir qui, utilisé, causerait notre propre perte ?

  - bombe nucléaire

Tous les personnages de fiction populaire du XXe (cartoons, super-héros, etc) en commençant par Mickey Mouse ont des capacités qui surpassent l’humain normal. Les super-héros par exemple sont détenteurs d’un ou des pouvoir.s qui représentent souvent une liberté dans l’abollition de limites, de l’impossible.

Une liberté que l’humain voudrait s’attribuer, afin de dépasser les règles de la physique, l’enveloppe originelle de notre corps et les limites qui l’incombent.

Une seule barrière : « un grand pouvoir implique de grandes responsabilités » (Spiderman)

 →  subsistance de notre conscience/raison

Ces spectacles sont proposés aux humains à la fin de leur journée pour leur permettre de s’évader – s’évader de quoi ? Qu’est ce que tout ceci induit ?

Exhaussant toutes nos imaginations, nous en venons à repenser constamment les limites de l’impossible sans résoudre les problèmes fondamentaux auxquels est confrontée l’humanité toute entière depuis toujours, ou du moins des siècles ?

 -  La misère, la pauvreté, la famine, les inégalités, l’injustice...

Car cette détention de pouvoir est directement liée à la construction de nos puissances mondiales et le modèle de société qui s’est répandue de façon globale. La norme est la puissance, car elle garantie une sécurité et une liberté. Deux concepts qui pourtant s’opposent. La guerre devient moteur de progrès et démonstrateur de pouvoir.

Encouragée par des mesures de guerre et la détention d’un pouvoir massif, la Science entraîne régulièrement un questionnement d’ordre éthique - une éthique et un bon sens très rapidement violés dans cette démonstration de puissance, elle même jugée nécessaire au nom d’une sécurité, d’une suprématie ou d’une liberté.

Les capacités et possibilités recherchées par des progrès techniques ou technologiques sont motivés par des fantasmes, et ces outils sont issus de l’imagination humaine – des capacités dont nous rêvons - et parmis nous, les gouvernements, les forces militaires - et qui peuvent être utilisées à bon comme à mauvais escient :

    télépathie - téléportation - télékinésie - divination

Dans une société en mouvance, un rythme de vie bouleversé par les avancées techniques, techno- logiques, scientifiques, l’humain tel qu’il existait autrefois se retrouve dépassé par ses propres créations. Il rêve de se transformer autant que les outils qu’il modifie et crée autour de lui. Mais le corps s’il est relativement malléable, répond encore à certaines contraintes naturelles. Et l’on peut voir un projet commun de l’humanité depuis le siècle dernier à dépasser toutes ces contraintes jusqu’à la plus grande de toute et quête de toujours : défier la Mort.

Ainsi nous commençons à fusionner avec nos outils, à penser avec et à travers eux, à voir à travers eux, sentir et ressentir par leur biais et leur possibilités…

Et le rapport ténu qui s’opère entre désir et progrès ouvre une survivance du monde ancien dans notre monde futuriste, une perdurance d’anciennes croyances et de la magie - telle qu’elle est envisagée depuis la Renaissance - dans les technologies contemporaines.

« Any sufficiently advanced technology is indistinguishable from magic. »

      -     Arthur C. Clarke

« Any technology distinguishable from magic is sufficiently advanced. »

      -     Barry Ghems

« Poussée vers le surnaturel, la réalité la plus objective est désormais une source d’étonnements et d’inquiétudes. Des théories inouïes comme la relativité, des techniques aussi aberrantes que le clonage, des projets démesurés tels que la cybernétique figurent au panthéon de la civilisation moderne comme autant de nouvelles divinités et de fétiches high-tech.

Contrairement à une idée reçue, notre monde est loin de s’être désenchanté. […] Le premier pas de l’Homme sur la Lune – que Roland Barthes aurait probablement pu ranger parmi ses Mythologies – illustre cette valeur sentimentale, et singulièrement nostalgique, du passage d’une mythologie à une autre. […] Avec ce symbole de l’ère technologique, on voit que le surnaturel n’a jamais déserté notre imaginaire. »

      -     Denis Gielen, S.F. Art Science & Fiction, Musée des Arts Contemporains au Grand-Hornu, Bruxelles, 2012

Effectivement, beaucoup d’inventions et d’outils que nous utilisons tous les jours vont avoir pour but d’étendre les capacités humaines. Le propre de l’humain est de vouloir se dépasser.

Ainsi le téléphone va permettre de communiquer vers l’au delà de soi, le face-time de se téléporter, les photographies et la vidéo d’immortaliser, etc - des sciences qui aboutissent aujourd’hui aux technologies post-cybernétiques dans un improbable mélange de l’humain et de la machine.

Ces extensions de l’humain partent d’un souhait, de fantasmes et de croyances anciennes. Nous rejetons aujourd’hui toute emprise des temps anciens sur ces nouvelles technologies dont la modernité éclipse les questionnements sur l’origine de leur création, leur construction qui prend racine au sein des mythes anciens.

Même si l’on a pu longtemps croire et prétendre qu’il n’y avait pas de filiation ou de corrélation avec l’avant, a posteriori on peut au contraire considérer que la technologie contemporaine a puissamment réifié les fantasmes de l’ancienne magie, qu’il s’agit de comprendre, de redéfinir et de réinterpréter.

On s’intéresse aujourd’hui à retracer les racines et sources culturelles / ésotériques / religieuses de certains savants, génies, inventeurs et on s’émerveille de ces récits fantastiques de ces hommes de science (tenus en haute estime) s’aventurant dans les abysses mystérieuses d’un monde qui nous échappe mais qui est bien plus vieux que nous :

Quelle est la Source ?

→ Gödel, génie qualifié de "un peu fou" et dont certains travaux sont méconnus ou méprisés était le logicien du théorème de l’incomplitude → C'est à dire prouver par les mathématiques et la logique l’existence d’êtres vivants dans une dimension parallèle (homme issu pourtant de la chrétienté, religion d’un dieu unique, anges et démons).

→ Alexander Graham Bell voulait créer un objet de communication avec l’au-delà, et un outil pour aider la surdité de sa mère et de sa femme. → Le téléphone est un avatar de ces recherches.

S’établit une généalogie possible de la trans- mission à distance – télépathie, télékinésie, téléportation.

Est ce que tous ces appareils technologiques sont en train de nous propulser vers un monde supra-transcendantal ? - plutôt qu’un simple monde hybride cybernétique ?

« Magie et science représentent en dernière instance des besoins imaginaires, et le passage d’une société à dominante magique vers une société à dominante scientifique s’explique en premier lieu par un changement de l’imaginaire »

      -     Ioan Peter Couliano, Éros et magie à la Renaissance, Paris, Flammarion, 1984

On peut établir un parallèle intéressant entre la magie divinatoire et les sciences psychologiques et sociales qui permettent aujourd’hui de voir au-delà de toute personne.

Le magicien de la Renaissance était psychanalyste et prophète.

Les mathématiques évoluent vers le procédural, la prévisions et l’utilisation des chiffres comme contrôle de statistiques. Des découvertes qui apporteront à certains des avantages pendant les temps de guerre.

Encore aujourd’hui, le pouvoir exercé sur la masse à travers la publicité, le marketing, les stratégies de ventes, d’inflation est un aboutissement de la maîtrise de ces mathématiques. Autrefois, elles représentaient un ordre supérieur que les savants s’évertuaient de comprendre et vénéraient. Aujourd’hui, elles accordent les pouvoirs de divination et de contrôle sur les masses, en extrapolant : les pouvoirs d’un dieu.

→ Le téléphone et l’ordinateur sont les aboutissements de tout ceci.

Dans De la magie, Giordano Bruno parle de trois sortes de magie : la magie divine, la magie naturelle et la magie mathématique. La géométrie par l’utilisation des symboles, l’arithmétique par le calcul, la musique par l’incantation, l’optique par les fascinations du regard…

Indissociable est le rapport entre art, création et savoir et cet aspect de fascination pour les sciences, représentée comme des formes de magie colore les mouvements artistiques au fil des siècles.

Et aujourd’hui plus que jamais nous nous efforçons de repousser les limites de la réalité, voyager dans l’espace hors de notre habitat naturel, enfermer une conscience dans une machine, s’absoudre de son corps. Et aujourd’hui plus que jamais la magie est discréditée. Toutes ces découvertes sont attribuées à la science, le progrès et l’évolution, tant de noms qui vont leur apporter crédibilité et soutien, qui vont même leur permettre d'être représentées comme un idéal à atteindre, un but commun pour l’humanité quand ce qui nous lie tous ensemble ne sont pas ces fantasmes surnaturels mais plutôt notre existence naturelle commune, et assurément notre propension commune à rêver.

Rien d’étonnant que le monde virtuel grandissant représente une échappatoire attrayante, un nouveau plan qui, battit selon nos règles, nous rendrait enfin toutes les composantes qui manquent à l’humain et élargirait notre potentiel.

Technique, corps et acte magique sont intimement unis et ce tiers et réifié dans les objets technologiques.

→ geste technologique rituel

→ consulter constamment son téléphone portable, sa boîte mail...

Immersion virtuelle = (vie réelle) entre parenthèses

Envahissement temporel du mail, du message.

Où est notre disponibilité, libre arbitre, temps personnel ? Où est la possibilité de se détacher de tout, de ne rien faire, de ne pas être rattaché au temps et à l’espace, à l’écoulement et le rythme de la société moderne, de simplement être et exister ?

→ Être déconnecté aujourd’hui est vu comme un échec, être en retard, en retrait, derrière son temps, dépassé… (→ Liquid Life de Zygmund Bauman)

« If at the end of the day, you are in your bed to go to sleep, you are a successful human being. »

      -    Aurora, Nothing is Eternal, The Fader, Bergen, Norway, 2016

      -    Radiohead, Fitter Happier, OK Computer, 1997