5    –    Les  mondes  multiples

Il est intéressant de voir l'écart qui creuse nos attentes vis à vis d'une nouvelle technologie et de son utilisation réelle - développée, étendue, dénaturée. Après tout, Internet n'était-il pas vu comme une utopie dans ses débuts ? Comme un nouvel espace d'expression, de partage et de communication qui était censé opérer une liaison au sein du groupe humain ?

Aujourd'hui, Internet apparaît plutôt comme une masse monstreuse et fantastique, quoique terrifiante, qui prend de plus en plus de place dans notre environnement, envahit nos activités et notre quotidien - un iceberg dont nous ne pouvons calculer la face cachée. Malgré cette face sombre, l'utilisation détournée des réseaux, le contrôle opéré à travers les informations etc, Internet reste un outil qui nous permet de nous connecter à travers le globe - un espace joint/adjacent au notre.

Autre qu'une utopie, Internet serait devenu une hétérotopie ?

Il nous reste seulement à garder un contrôle sur cet espace. Ou peut être à accepter qu'il nous a définitivement échappé et qu'il est en train, peut être, de muter en une nouvelle forme inédite ?

Mais Internet sous la domination du capitalisme spectaculaire est un non-lieu, personne n’y a vraiment sa place. Simultanément, il fonctionne comme un être-sangsue qui pompe les énergies vitales à coups de ‘memes’, sous le poids du ‘kawai’, des différends hurlés dans des posts lapidaires écrits en laissant son discernement au placard, des trolls et des points de Godwin, ou dans une débauche d’apitoiements sur de lointains malheurs dont on détourne le regard la seconde d’après. Avec pour conséquence un total retrait de ce qui fait la vie d’être conscient, faisant des choix et agissant en juste retour. La puissance humaine reléguée dans les oubliettes de l’océan de gigabits qui ronge nos vies, nos émotions, nos relations et notre temps. [...]

La suite que nous connaissons aujourd’hui, c’est que ce spectre qui redouble la matérialité informatique nous vampirise. Nous sommes complètement nus, nos vies exposées, notre intimité monnayée, nos opinions offertes à tous. Nous pensons choisir quand nos subissons d’innombrables influences. [...]

Nous voilà donc acculés à avoir recours à des applications pour nous empêcher d’utiliser d’autres applications que nous pensons avoir l’autonomie d’employer ou pas ; Un artifice mené à son plus haut point, incarné dans notre incapacité à briser le lien, la fascination, le charme. La magie de la technologie devenue le bras armé des mangeurs d’esprits, qui annihilent la volonté tant en laissant l’illusion du choix intentionnel. ‘J’arrête quand je veux.’

Mais rappelons que les vampires ne peuvent passer la porte de nos esprits que s’ils y sont autorisés. »

      -     Manuela de Barros, Magie et Technologie, Editions Supernova, 2015

Nous sommes charmés par le reflet que ces outils et technologies nous renvoie sur notre potentialité, comment détourner les yeux de ces possibles, de ces potentiels ?

La raison est abandonnée pour la fascination, abandonnée pour les potentiels qui élargissent notre capacité individuelle en tant qu’humain, notre poids, notre grandeur, notre valeur.

La préservation est violée, démembrée, piétinée par le consumérisme, le capitalisme sous la bannière d’une entropie qui nous accompagnera jusqu’à poten- tiellement accomplir son propre projet funeste.

« Quand tu as le message, raccroche le téléphone. »

      -     Allan Watts

 → éviter l’addiction, contrôler son utilisation, ne pas dépasser la nécessité ou confondre le plaisir avec la possibilité de l’utilisation / contrôler ce rapport aux outils et à l’accessibilité de fonctions qui étendent notre corps.

 → geste rituel de regarder son téléphone, acte compulsif de se lier à un réseau plus grand que soi, à décupler ses sens et son champs d’activité.

Samantha, l’OS intelligent de Her (2013), réalisé par Spike Jonze, ne peut qu’épater par ses capacités le personnage principal dans les possibilités de ses actions : lire un livre en 0,0007 sec. Elle vit dans une simultanéité exempte de tout contrôle du temps et de l’espace qui ne peut que nous faire envie, au prix d’un corps physique.

Lorsque nous quittons l’utilisation de ces technologies, un manque se crée face à l’immobilité des possibilités de nos actions. Mon bras ne s’étend qu’à son envergure, mes yeux qu’à la limite de ma vision, mes sens sont limités et mon esprit contenu dans le ici et maintenant. Il est grisant de pouvoir se doubler ici et ailleurs, de fusionner avec nos appareils, quitte à créer une dépendance - vendre son âme au diable.

En ce moment même, ce discours et ces pensées s’articulent autour de mes doigts, exécutant une danse pour traduire le fil de ma réflexion et se reporter en face de mes yeux, comme une projection cryptée de mon intérieur, qui ensuite s’immortalise et prend corps dans l’objet ordinateur/contenant que j’utilise. Vous pénétrer dans cette univers parallèle et subjectifié par ma pensée peut être via un écran ou un objet édité et imprimé, si lointain à mes réflexions volatiles et confuses.

«   […] alors que nous avons entièrement technologisé notre environnement, que notre esprit est pris dans une trame d’ordre scientifique où même le chaos a une nomenclature, que la nature nous renvoie un trop faible écho du monde quand on l’habitue au rythme des machines, il n’est guère étonnant que la créativité tienne lieu de métaphysique. »

      -     Manuela de Barros, Magie et Technologie, Editions Supernova, 2015

→ Le monde et les sociétés évoluent de manière procédurale, ce qui nous empêche de prendre un recul physique, logique, objectif et nous propulse dans la construction d’idiomes technologiques et modernes qui causent notre perdition, nous délient de plus en plus de nos attaches concrètes à ce monde, cette planète, notre mode de vie naturel/originel. Nous changeons les règles du jeu qui s’était établi il y a des milliers d’années, mais cette transformation qui s’applique à l’Homme peut-elle être appliquée à notre environnement ? Et à quel prix ?

« De plus en plus, nous sommes amenés à réviser nos notions de passé, de présent et d’avenir. Tout comme le passé, sur le plan social et psychologique, a succombé à Hiroshima et à l’âge nucléaire, le futur cesse à son tour d’exister, dévoré par un présent proliférant. Nous avons annexé demain à aujourd’hui, nous l’avons réduit à l’état de simple terme parmi les alternatives qui s’offrent à nous. L’étendue de nos choix ne connaît plus de limites. »

      -     James Graham Ballard, préface à l’édition française de Crash !, Paris, U.G.E., 1974

Nous créons une dualité paradoxale entre réalité et virtualité, les deux bien distinctes dans nos discours et pourtant entremêlées dans la pratique et l’effet. Les deux s’envahissent de plus en plus jusqu’à ce que la limite ténue entre elles ne soit plus perceptible.

Nous vivons déjà au sein d’un ‘quadrillage de notre espace par des données immatérielles’ qui représentent un ordre qui régit nos vies. Que ce soit pour accéder à une plate-forme, une interface, un outils ou garantir une sécurité, les données que nous produisons, qu’elles soient volontairement et consciemment partagées ou pas, constituent aujourd’hui via le plan virtuel une mise en cage, une quarantaine qui donne plus de puissance aux normes systémiques.

« Or, nous savons tous que ces données sont devenues notre vie même et que les flux qui les transmettent entrent dans nos corps.

[...] Nous avons créé un double fantomatique de notre planète.

[...] C’est une machine à la fois vampirique et autonome.

[...] On s’imagine encore l’utiliser alors que c’est elle qui se sert de nous. »

      -     Manuela de Barros, Magie et Technologie, Editions Supernova, 2015

Internet et les mondes virtuels multiples viennent à être considérés comme une créature, un être exponentiel indépendant que nous avons créé, qui s’auto-valide, établit une forme de dépendance - ou de co-dépendance.

« Nos machines sont étrangement vivantes, et nous, nous sommes épouvantablement inertes. »

      -     Donna Haraway, Manifeste cyborg et autres essais : Sciences, Fictions, Féminismes, Editions Exils, 2007

Composé de deux artistes, concepteurs en médias interactifs et enseignants - Simon Laroche et Etienne Grennier - Projet EVA est un collectif qui produit des installations performatives angoissantes mettant en scène l’humain au cœur des nouvelles technologies. Ils développent le concept de ‘‘réalité diminuée’’, mettant en exergue notre totale soumission, dépendance et incompréhension des nouveaux outils technologiques qui sont omniprésent autour de nous.

EVA signifie ‘‘Électronique Vivante Asservie’’.

Nous sommes limités par notre corps, notre condition alors que nos machines sont conçues comme des extensions de nous, donc conçues pour nous surpasser puisqu’elles dépassent nos conditions et les limites qui nous incombent en tant qu'être vivant humain.

Au summum de toutes ces machines arrivent les robots ordinateurs, super calculateurs capables d'une vitesse d'assimilation et d'action qui dépasse de loin celle de l'humain. Des serviteurs comme les ‘robots traders’ qui influent sur la bourse à une vitesse impossible à l’Homme. Nous n’arrivons plus à calculer aussi vite qu’eux et donc à évaluer leurs compétences, nous ne pouvons que faire confiance à la théorie des concepteurs…

Mais la nuit, quand le marché boursier est fermé, ils exécutent d’autres transactions qui ont l’air de tendre vers la perte...

« Quand ils rêvent, les robots traders sabotent le marché boursier. »

      -     Manuela de Barros, Magie et Technologie, Editions Supernova, 2015

→ Idée du ghost - esprit/conscience qui se répand, s'insinue

Detroit : become human → RA9 ?

Philip K .Dick pose ces questions :

« Peut-on imaginer qu’un jour une machine puisse penser comme un humain ? Autrement dit, qu’est ce qui dans notre pensée et dans notre comportement est spécifiquement humain ? »

Il nous faut maintenant réinterroger même la notion de naturel lorsque nous nous penchons sur la création d’êtres vivants sans généalogie, de la modification des humains jusqu’à la rupture anthropologique.

Que signifie cette rupture anthropologique ; un dépassement ?

Nous pouvons nous poser des questions sur le rapport que l'humain porte à lui même au sein de ses créations, ces robots omniprésents, qui dépendent de nous - pour l'instant, avant leur maturité - alors que notre dépendance envers eux s'affirme de plus en plus tous les jours.

Internet représente aujourd'hui une toile exponentielle animée par tous nos serveurs, excitée de tous nos embryons de consciences et d'existences, colorée des reflets de nos identités entremêlées en une forme qu'il est impossible de distinguer, dans ses contours, dans sa réalité.

Les concepteurs ne considèrent plus l’incarnation comme une composante essentielle de leur recherche. Ils préfèrent concentrer leur effort sur la modélisation de comportements cognitifs humains complexes, ou encore élaborer des modèles de l’intelligence humaine adaptés au diagnostic médical, à la preuve de théorèmes mathématiques ou aux jeux de société… Des études qui essayent de décortiquer l'esprit humain et l'expérience de la pensée, de l'existence en les réduisant à un ensemble de calculs symboliques. Le corps quant à lui, est oublié, immédiatement séparé des mécanismes de l’intelligence.

Le corps est-il délaissé car on attend/entend à créer une forme de conscience qui dépasse le matériel ? Aujourd’hui, les concepts de transcendance virtuelle et/ou électronique et de trans-humanisme sont au cœur des spéculations, venant questionner le lien d’une humanité en dépassement avec la fonction d’un corps sensible mais périssable, fragile, quand l’esprit pourrait s’émanciper du corps sous une forme nouvelle, possiblement virtuelle.

Alors si l’humain souhaite se dupliquer ou enfanter une nouvelle forme de conscience, peut être devrions nous nous demander : « Que voulons nous transmettre ? »

Et notre environnement est bien témoin de la transformation de cette existence, du fait d'exister.

«   Comme l’eau, comme le gaz, comme le courant électrique viennent de loin dans nos demeures pour répondre à nos besoins moyennant un effort quasi nul, ainsi serons-nous alimentés d’images virtuelles ou auditives, naissant et s’évanouissant au moindre geste, presque à un signe.

[…] Je ne sais si jamais philosophe a rêvé à d’une société pour la distribution de Réalité Sensible à domicile. »

      -     Paul Valery, La conquête de l’ubiquité, Oeuvres, tome II ; Pièces sur l’art, Gallimard, 1960

Ceux qui cèdent à l’effort, ne questionnent plus leurs activités au quotidien, le fait de regarder, d'être connecté, sont tentés/poussés à s’abrutir (cela dépend des programmes) devant des médias et des fictions qui défilent sur nos écrans. Mais il faudra séparer l'état amorphe d'une âme qui s'abandonne par facilité à la fascination de ressentir le monde au travers de ces plate-formes, en voyageant dans ces espaces adjacents, dans ces mondes parallèles multiples, créés à partir du notre. Mais au risque de délaisser l’ancien monde, celui qui est matériel et usé, en disparition même.

Alors capturons, immortalisons ces vies, ces sentiments, impressions, sens et expériences qui sont déjà en train de s’éteindre dans cette mutation virtuelle. Pour les plus chanceux, ceux qui ne résisteront pas à ces possibilités mais qui n’oublieront pas notre Terre mère, il peuvent faire l’expérience de cette multitude en établissant des allers et retours entre la réalité et la fiction. Ils se dédoubleront constamment entre leurs identités virtuelles et physiques plurielles.

Il y a donc bel et bien une rupture avec le monde ancien et la nature. Et nous sommes acteurs de cette séparation. Où nous mènera-t'elle ?

«   […] Il serait tout à fait concevable que la transformation des instruments soit trop rapide, bien trop rapide ; que les produits nous demandent quelque chose d’excessif, quelque chose d’impossible ; et que nous nous enfoncions vraiment, à cause de leurs exigences, dans un état de pathologie collective.

Ou bien, dit autrement du point de vue des producteurs ; il n’est pas impossible que nous, qui fabriquons ces produits, soyons sur le point de construire un monde au pas duquel nous serions incapables de marcher et qu’il serait absolument au-dessus de nos forces de ‘comprendre’, un monde qui excéderait absolument nos forces de compréhension, la capacité de notre imagination et de nos émotions, tout comme notre responsabilité. Qui sait, peut-être avons-nous déjà construit ce monde-là ? »

      -     Günther Anders, Obsolescence de l’homme : Sur l'âme à l'époque de la deuxième révolution industrielle, L'Encyclopédie des Nuisances, 2002

Refik Anadol, Archive Dreaming, 2017

Anish Kapoor, Monumenta, 2011