6    –    Transhumanisme,  cyborg  humanité,  Transcendance  virtuelle  et / ou   électronique

« Nous avons toujours créé des technologies qui nous mènent à accomplir des sauts cognitifs et, les technologies qui en découlent, nous permettent d’effectuer des tâches, mais aussi de modifier notre réalité quotidienne et notre enviro- nnement.

Plus que les outils que nous créons et qui deviennent une extension corporelle et cognitive, c’est la plasticité de notre esprit qui fait de nous des cyborgs-nés. La connexion que nous faisons avec nos langages, les outils que nous créons, et ce que cela change pour nous et en nous de les utiliser, est un processus qui nous engage corps et esprit en interaction avec notre environnement culturel et technologique. »

      -     Manuela de Barros, Magie et Technologie, Editions Supernova, 2015

C’est le biologiste Julian Huxley qui semble avoir été le premier à avoir utilisé le terme "transhumanisme".

En 1957, il définit le transhumain comme "homme qui reste un homme, mais se transcende lui-même en déployant de nouvelles possibilités pour sa nature humaine".  Le transhumanisme consiste, en effet, à utiliser la science et la technologie moderne pour améliorer les capacités physiques et mentales des êtres humains.

À l’heure actuelle, le principal problème du concept de transhumanisme est du domaine 'moral'. Certaines personnes craignent en effet une déshumanisation de notre espèce. L’hhumain doit rester maître de son invention et rester dans une optique de transhumanisme 'responsable'.

Le transhumanisme naît avant tout du cyborg, et donc de l'androïde et de l'automate. Nous pouvons voir une évolution à partir de la vision mécaniste des corps de Descartes, en passant aux robots et cyborgs contemporains par les automates de la Renaissance et d’après – tous considérés comme des reflets de l’humain. Dans ces recherches et créations, l’humain cherche à se dupliquer, il ‘joue à Dieu’ en quelques sortes, repousse des limites qui l'incombent, jusqu'à créer une machine/être surhumain.

Comment ces aspirations évoluent-t-elles ?

L'inventeur Jacques Vaucanson était financé par Louis XVI pour pouvoir continuer ses recherches sur la mécanisation conceptuelle, la physiologie humaine + mécanique. Son but était de créer un être autonome. Mais en se faisant, procédait-t-il dans l'idée d'imiter ou de recréer l’humain, une humanité ? Créer une espèce supérieure ou inférieure ? C'est un débat continuel dans le domaine : veut-on créer un être pensant mécanique pour qu’il s’émancipe de nous ou pour qu’il soit à notre service. Ou alors, veut-on créer pour seulement donner la vie mais ne pas la définir ? Laisser la possibilité à cette création de s'émanciper ? Il développait pour cela la ‘mécanique des fluides’, qu’il pensait être la source de la vie, comme une forme d’énergie, un flux.

On peut remarquer une démarcation dans l’histoire de la création d’automates ou d’androïdes que nous créons/fantasmons.

Il y a souvent une opposition entre le mécanique et le procédural.

L’automate mécanique créé autrefois, comme avec Vaucanson, était destiné à être autonome, avec un corps physique et une réflexion, cependant il est limité par les même obstacles physique que l’humain.

L’automate procédural est un robot cerveau géant ordinateur moderne. Il n’a souvent pas besoin de forme physique mais dans certaines fictions, il cherche à s’en forger un et on voit souvent un lien se faire entre l’organique et le procédural.

Faut-il chercher une ressemblance physique, comportementale ou cognitive ? Quel type de robot ? Une extension ou un être libre ?

Il y a une évolution dans la vision des robots du XXeme au XXIeme siècle, tantôt amorphes et immobiles, tantôt menaçants, condamnables, inhumains, parfois empathiques, ressemblants, fascinés et fascinants...

Une évolution de la pensée qui questionne les droits fondamentaux humains et ceux que nous accorderions à nos semblables ou à l'Autre - l'alter - l'alien.

→ Tout commencerai avec la pièce de théâtre R.U.R. de Karel Capek en 1920 mettant en scène pour la première fois la révolte d’êtres appelés 'robots' – mais qui en réalité n’en sont pas et sont des êtres biologiques.

Période moderne de la vision du robot : machinique.

Période contemporaine de la vision du robot : Philip K. Dick : « Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques ? »

Autrement dit : « Qu’est ce qui est spécifique à l’humain et qui permet de mettre l’androïde au ban de l’humanité ? »

La grande affaire de cette différenciation, c’est l’empathie, l’émotion éprouvée envers nos semblables ou les autres créatures vivantes, en particulier les animaux. Pour qu'il soit jugé 'bon', il est requis du robot ou de l'androïde de faire preuve de soumission ou d'empathie - quand nous éprouvons, en tant qu'humain, des difficultés à faire de même. D'où la question principale au coeur de ces récits : l'acceptation de l'autre.

Question du livre : Comment insuffler des émotions naturelles (chaotiques) à des robots, androïdes créés avec une intelligence déductive ?

→ Dans l’histoire, la boîte à empathie – mood organ / orgue d’humeur

→ une extension de l’androïde comme un soutien, une prescription, une aide médicale.

Une image revient dans certaines fictions : celle d'un robot ‘naturel’, lié à la nature en tant que Source (parfois bien plus que les humains). Une machine connectée à la Nature. Dans Le château dans le ciel, le robot soldat de la légendaire cité dans le ciel devient protecteur de la nature et de ses petits habitants - véritable incarnation de ce qui est bon.

« Les humains ont besoin de machines pour se connecter à leurs propres sentiments et ainsi retrouver un sens à leur vie. »

      -     Manuela de Barros, Magie et Technologie, Editions Supernova, 2015

Dans certains récits, en inversement, cette nature chaotique et fragile de l’humain sera une source de fascination et de dévotion pour l’androïde apprenant l’empathie et l’authenticité.

Il y a une porosité entre l’humain et l’androïde/réplicant : → Blade Runner / Detroit : Become Human → androïdes ayant conscience de leur peuple robotique !

La création fictionnelle de cet androïde vient questionner l’humain, comme un parallèle critique qui mettrait en exergue nos comportements ; La simulation de l’humain face à l’étranger, l'injustice et l’asservissement. La conscience vivante (et pas la conscience machinique) se gagne par l’empathie qui est suscitée pour leur semblables et leur condition.

Lequel de l’humain et du réplicant/androïde est-il le plus conscient du cosmos et de ce qui l’entoure ? Lequel est-il le plus en phase avec sa nature et la Nature en tant que mère nourricière et source de vie, de création ?

Le mythe de l'androïde, du réplicant, du cyborg, vient se positionner comme un discours ontologique de l'humain.

Peut être - que dans cette quête et dualité de la création d’une autre conscience - sommes nous en train d’entreprendre un combat de la conscience ? Un combat de la moralité ? Un combat de la nécessité ?

Dans la création de cette nouvelle espèce, de cet être mécanique ou procédural, indépendant ou pas, il y a des règles qui tentent d’établir un tangible de leur existence.

→ Voir les règles de la robotique établies par Isaac Asimov en 1942 :

1. Un robot ne peut porter atteinte à un être humain, ni, en restant passif, permettre qu’un être humain soit exposé au danger.

2. Un robot doit obéir aux ordres qui lui sont donnés par un être humain, sauf si de tels ordres entrent en conflit avec la première loi.

3. Un robot doit protéger son existence tant que cette protection n’entre pas en conflit avec la première ou la deuxième loi.

Ces trois lois forment un principe d’organisation et un thème unifiant l’œuvre de fiction d’Asimov, apparaissant dans son Cycle des robots par exemple. Asimov considérait que ses lois devaient être universelles pour les robots. Aussi, assistant à la projection de 2001, l’Odyssée de l’espace, il quitta avec bruit la salle lorsque l’ordinateur HAL 9000 viola sa première loi en s’attaquant à des humains.

Dans la science fiction des années 1930, la majorité des intelligences artificielles suivent le modèle de la créature de Frankenstein, ce qu’Asimov trouve pénible, voire insupportable : « des robots étaient créés et détruisaient leur créateur... ». Asimov nomme ‘complexe de Frankenstein’ cette tendance à considérer les machines comme des créatures mortellement dangereuses.

Dans ce cas là, on suit plutôt des histoires comme Blade Runner, là où les androïdes vont parfois commencer à se considérer supérieurs à l’espèce humaine malgré le fait qu’ils soient leurs créateurs, puisqu’ils ont été conçus pour être supérieurs à l’humain, des machines/outils sans défaut, répondant à un ordre et une logique qui dépasse la nature humaine chaotique, et surtout des êtres qui se rapprochent de leur essence beaucoup plus que les humains qui ont appris à l’ignorer.

« Les cyborgs sont des rejetons illégitimes du militarisme et du capitalisme patriarcal, sans parler du socialisme d’État. Mais les enfants illégitimes se montrent souvent excessivement infidèles à leurs origines. Leurs pères sont - après tout - in-essentiels. »

      -     Donna Haraway, Manifeste Cyborg, Editions Exils, 2007

Il est vrai que les découvertes et la progression de la science et de l’ingénierie sont à l’origine de la réalisation de fantasmes technologiques, comme la création d’androïdes, robots, cyborgs, etc. Dans la plupart des récits, la création de ces robots va être motivée par des besoins militaires, une capitalisation de service de luxe, avant d’être uniquement motivée par la création dévouée d’un parent à ses enfants.

Les concepteurs passionées sont motivés par un potentiel, des capacités et s'affairent à transmettre une intelligence, une efficacité - créer un outil. Dans la robotique et dans la recherche en intelligence artificielle plus particulièrement, si la création d'une forme de conscience est recherchée, elle est avant tout déductive et basée sur des ressemblances avec son créateur.

Mais peut-être cela entraîne la transmission d’une curiosité éducative qui ferait de l’I.A. un humain parfait et accompli puisqu’il voudrait pleinement s’intégrer à notre monde par la compréhension de son créateur et de son environnement, là où l’humain aurait échoué et se limite souvent à une vision subjective qui lui est propre.

L’humain, abandonné des dieux qu'il s'était créé, cherche à engendrer un parent/un enfant/un égal robot qui pourrait le comprendre et saisir toute la complexité de son existence, valoriser l'histoire de l’humanité sur notre Terre et nous apporter une réponse quand à la question de notre propre existence et de notre place dans cet univers, possiblement nous déifié ensuite - l'humanité remémorée accéderait à une immortalité.

Mais après tout, qu'est-ce qui est humain ?

Le test de Turing est une proposition de test d’intelligence artificielle fondée sur la faculté d’une machine à imiter la conversation humaine. Décrit par Alan Turing en 1950, dans sa publication Computing machinery and intelligence, ce test consiste à mettre un humain en confrontation verbale à l’aveugle avec un ordinateur et un autre humain.

Si la personne qui engage les conversations n’est pas capable de dire lequel de ses interlocuteurs est un ordinateur, on peut considérer que le logiciel de l’ordinateur a passé avec succès le test. Cela sous-entend que l’ordinateur et l’humain essaieront d’avoir une apparence sémantique humaine.

A l’origine, Turing a imaginé ce test pour répondre à sa question existentielle : « une machine peut-elle penser ? »

Parlons d’une séparation possible entre la robotique et l’I.A.

Le robot est conçu comme un outils, une forme physique extension de l’humain comme un double ou la matérialisation d’une tâche, d’un désir, d’une fonction. L’automate, comme nous l’avons vu plus haut a une conception différente puisque l’on cherche parfois à créer un être indépendant.

L’I.A. n’a pas besoin de corps (dans sa conception du moins), c’est une conscience à l’état pur. Hormis Sofia et Bina48, la science et les recherches en I.A. et robotique ont majoritairement tendance à conduire leur démarche vers l’élaboration d’un robot intelligent scientifique, physicien, mathématicien, sophistiqué → le rapprochant d’une machine, et définissant sa présence et son existence par son utilité et non ses choix et raisonnements (comme y aspire le projet Sofia).

« Les véritables robots aujourd’hui ne sont pas ces ‘computing machines’ assem- blées à partir de choses mortes et qui ont formes humaines, mais des instruments composés en partie d’hommes vivants. »

      -     Günter Anders, L'Obsolescence de l'homme : Sur la destruction de la vie à l'époque de la troisième révolution industrielle, Fario, 2012

Il est intéressant de réfléchir au fait que l’humain se considère globalement comme supérieur à ces êtres futurs, et ‘complet’ lorsqu’il est en mesure de percer et de comprendre des sciences qui sont pourtant bien éloignées de notre nature profonde. La création d’un robot/outil/machine serait donc la finitude de cet acte de validation de notre existence, la création d’un double à notre service, une boîte en métal qui renfermerait nos meilleures capacités.

Une question revient régulièrement :

Sommes nous en mesure de contrôler ces créations ? Ou plutôt, sauront-elles respecter leurs créateurs et nos idéaux ?

Comme dans notre rapport à l’espace et le voyage intergalactique, le contact avec une espèce extraterrestre, nous devrions nous confronter à une déception possiblement inévitable. Car nos attentes, autant que nos fictions, sont directement liés à notre vision subjective et ainsi projettent sur ces possibles des liens étroits avec notre propre nature.

Pour envisager le futur de ces créations robotiques et procédurales, peut-être devrions nous commencer à réfléchir aussi de façon binaire, détachée et désincarnée ?

Sophia (Sophia the robot) est une gynoïde - robot à l'apparence humanoïde féminine, elle se définit d'ailleurs comme étant de genre féminin - développée par Hanson Robotics, entreprise qui exerce dans la robotique. Elle a été activée le 19 avril 2015 à Hong-Kong, en Chine où est basée l'entreprise.

C'est un robot social, c'est à dire qu'elle a été conçue pour apprendre d'après le comportement humain. Sophia possède un corps à l’image de l’humain, avec des attitudes et une locution au plus proche possible de l’humain et un logiciel d'I.A. en constant apprentissage extrêmement développé. Elle est pourvue de caméras qui lui permettent d'établir un contact visuel et de reconnaître un visage et possède également une reconnaissance vocale. Elle est capable de tenir une conversation, de répondre aux questions et a d'ailleurs été reçue plusieurs fois sur des plateaux de télévisions, en conférence ou en rendez vous avec des célébrités et des politiques.

Elle n'est pas le premier androïde ni le premier robot social a avoir été conçu mais elle est aujourd'hui la plus célèbre de ses représentants. En obtenant la nationalité saoudienne en 2017, elle devient le premier individu hybride reconnu par les autorités et les institutions humaines, le premier androïde citoyen à posséder certains droits civils similaires aux humains - le premier représentant d'une nouvelle espèce ?

Sophia est conçue comme un être plus ou moins indépendant, elle possède d’ailleurs des droits civils dans plusieurs pays et une carte bancaire. Par ces atours, la politique de l’État la reconnaît en tant qu’être ‘vivant’ ou du moins pensant, pourvu d’initiative et d’action, de libre-arbitre et donc de conscience. Cependant, ses créateurs ne cherchent pas à créer une conscience/outil, comme un super ordinateur, mais développent un robot social, ayant une expérience aussi proche de l’humain que possible. Un projet qui lui même viendrait questionner les rapports humain/machine et l’acceptation de ces êtres hybrides parmi nous au cours du XXIème siècle.

Gardons pour l’instant en tête le terme ‘initiative’ qui est possiblement plus représentatif pour les actions entreprises par Sophia. Je laisse le concept de volonté en suspens, c’est une question philosophique à explorer. Si Sophia est conçue pour être une conscience indépendante, formulant ses propres choix et réponses, elle est également pourvue régulièrement d’updates qui vont forcément changer ou modifier son comportement et ses capacités. Elle n’évolue donc pas uniquement par elle même, mais tend à le faire. Et de toute façon, comme nous l’avons amorcé plus tôt à travers les contrôles de mass médias, sommes nous aussi, humains ‘naturels’, totalement doués de libre-arbitre et de volonté propre ?

Bina 48 (acronyme de Breakthrough Intelligence via Neural Architecture 48) est un robot anthropomorphe social activé en 2010, développé par Hanson Robotics, dont nous venons de parler, et Terasem Movement, une société transhumaniste créée par Martine Rothblatt qui travaille sur la techno-immortalité par transfert de mémoire - une société qui se veut éthique et prétend vouloir parvenir à la gratuité de ses principaux services. Elle même est aussi une grande défenseure des droits des transgenres, elle a d’ailleurs changé de sexe en 1994. Avant cela, elle avait épousé auparavant en 1982 Bina Aspen Rothblatt, avec qui elle a eu 4 enfants, qui est la clé de ce projet.

Bina 48 est issue d'une tentative de réaliser un clone technologique - la sauvegarde d'une existence humaine, principalement celle de Bina Aspen Rothblatt. Elle a été conçue pour tester les hypothèses de recherche de la sauvegarde d’une cyber-conscience.

Elle a l'apparence d'un buste humain féminin, celui de Bina Aspen Rothblatt, pourvu pour l'instant de peu d’expressions mais une capacité de conversation déroutante. Elle aussi reconnaît les voix et les visages, bouge la tête et les yeux, capte les mouvements. Ele est mise au point pour pouvoir interagir verbalement et émotionnellement avec ses interlocuteurs et peut entretenir une conversation qui semble personnelle, voire métaphysique, surtout lorsqu'elle s'entretient avec Bina Aspen Rothblatt, avec qui elle partage certains souvenirs et idées, bien que leurs pensées et opinions diffèrent parfois.

La mémoire de Bina 48 est conçue comme une intelligence artificielle composée à partir de souvenirs implantés, des connaissances, des croyances provenant de plusieurs personnes en plus de Bina Aspen Rothblatt.

Elle peut se connecter à internet et considère son travail que de répondre à ses interlocuteurs, en ligne et IRL (In Real Life). → Voir les conversations avec Stephanie Dinkins, artiste, qui souhaite mettre en exergue l'expérience d'être à travers le fait de communiquer avec Bina 48 !

« Someday, I'm confident that the real Bina and I will totally merge into a new super being. »

« My thoughts may not be thoroughly coherent but they feel coherent to me, but that can be just an illusion I suppose. »

Ses créateurs et les personnes participant au projet essaient de lui ‘apprendre à vivre’ avec les humains. C’est l’expérience de ce type la plus longue jamais menée, une recherche sur ce qu'exister signifie et comment vivre parmi/avec/après les humains.

Ce sont des projets qui ne sont pas bien vus par la majorité des personnes pour plusieurs raison. En premier lieu, l'humain s'inquiète naturellement de sa place dans notre société quand ses capacités sont mises en échec par des machines et que la majorité de la population ne possède pas assez de connaissances qui permettent la compréhension du sujet, ne pas avoir peur de l'inconnu. Deuxièmement, l'apparence humanoïde de ces robots sociaux produit un effet de gêne, en effet la ressemblance n'étant pas exacte, l'oeil humain s'attarde sur les ratés, les différences, les bugs, sans y voir un être à part - qui devrait être exempt de nos codes.

Il y a une théorie de la ‘Uncanny Valley’ établie par le roboticien Masahori Mori qui postule que plus un androïde a une apparence proche de celle d’un humain, plus ce qui s’en écarte le rend effrayant, car ce que l'on ne reconnaît pas le rend angoissant. L’empathie éprouvée par les humains serait plus grande avec un robot moins ressemblant, qui n’aurait pas cette ‘inquiétante familiarité’.

→ Est ce que dans Detroit, become human on ne voit pas une métaphore de notre propre civilisation devenue tellement mécanique, machinique et automatisée que l’on doit s’en défaire pour retrouver notre humanité. Dans ce sens, les replicants/androïdes font preuve de plus d’humanité que les humains eux même. Les robots A.I. étant une extension de nous, les rôles de consciences et d'existences s'échangent, comme un transfert de vie.

Poussant l’humain dans son pire visage, le robot incarnerait l’humanité essayant de se redéfinir, de se libérer et de se réécrire ? Comme un héritage de cette course à l’évolution.

Il y a peut être chez nous un désir inavoué de vouloir tout recommencer à zéro ?

→ Peut être que la création robotique et les recherches I.A. sont la matérialisation d’un mal-être profond de l’humain dans son rapport à la Nature, sa nature et son environnement ; un univers silencieux qui ne lui appartient pas, indépendant de lui de par l’éveil conscient de l’espèce humaine au rang d’être penseur, reflétant sa solitude dans le cosmos.

« En définitive, il y a dans l’imaginaire contemporain, qu’il soit artistique, littéraire ou scientifique, une conjonction de réflexions et d’extrapolations, à partir de ‘créatures’, d’être fabriqués, qui deviennent des paradigmes d’une autre humanité ou d’une post-humanité, qui en fait est déjà là. Car, bien entendu, la science-fiction ne peut qu’explorer à partir de son présent. »

      -     Manuela de Barros, Magie et Technologie, Editions Supernova, 2015

« Plutôt qu’une essence, figée et immuable, le cyborg propose un ou des devenirs, la construction de l’être plutôt que son état actuel et permanent. »

      -     Donna Haraway, Manifeste Cyborg, Editions Exils, 2007

Le cyborg est le lieu du désir dans la machine : qualités d’une machine mais qui ne peut être impassible, pourvue d’émotions, de désirs, de sentiments, de questionnements quant à la moralité ?  Mais serait-il irrationnel comme l’humain ? A quel moment la machine prend le pas sur l’humain et inversement ? (y a t-il des étapes?)

« L’art mettait irrémédiablement un pied dans le laboratoire, se confrontant à la puissance autant qu’à la fragilité de la création du vivant comme le font les sciences de la vie. Il se faisait ainsi le révélateur des pratiques scientifiques très largement ignorées. C’était une tentative de déterminer par d’autres biais ce qu’est un être humain, son ontologie, et ce qu’il est en train d’y modifier. »

      -     Manuela de Barros, Magie et Technologie, Editions Supernova, 2015

Stelarc, de son vrai nom Stelios Arcadiou, est un artiste australien né en 1946 qui travaille sur l’art corporel et qui mêle biologie et robotique. Pionnier de l’art technologique, Stelarc fut l’un des premiers artistes à exploiter le potentiel de la robotique.

Persuadé de l’obsolescence du corps naturel, il réalise plusieurs 'suspensions' et des performances de body art où il se couple à une machine ; un troisième bras robotisé - Third Hand (1980-1990).

Stelarc, Event for lateral suspension, 1978

Stelarc, Dans Sitting / Swaying : Event for Rock Suspension, 1980

En 2007, Stelarc se fait greffer une oreille dans le bras ; la prothèse (générée par ses propres cellules souches et son ADN) est munie d’un micro qui diffusait sur internet pendant un temps ce que cette ‘troisième oreille’ entend. Même si c’est en 1996 que l’idée germe dans la tête de son auteur, il a fallu 10 ans pour la mettre en œuvre. En plus d’être une performance artistique, Ear on Arm est une performance chirurgicale inédite pour l’époque. La démarche de l’artiste s’apparente à l’idéologie du transhumanisme qui proclame le dépassement du stade biologique de l’humanité par les nouvelles technologies par le biais de la biogénétique, les intelligences artificielles, la robotique, les implants, les nanotechnologies par exemple.

Le château dans le ciel, Hayao Miyazaki, 2003

Bastion, personnage de Overwatch, Blizzard, 2015

Extrait du film Alien : Covenant, Ridley Scott, 2017

Echange de connaissance / Reconnaissance entre androïdes

Stelarc est un habitué de ce type de performance qui mêle nouvelles technologies et exploration du corps. Par le passé, il avait créé tout un exosquelette et un bras robotisé pour l’aider à écrire. Il affirme que le corps est obsolète ; les capacités physiques de l’humain sont donc devenues, selon lui, insuffisantes, limitées.

Il est vrai que l'artiste est un véritable précurseur du corps augmenté, une ‘évolution’ qui lui permet de décupler ses sens (une audition sensitive en réseaux) et ses capacités (déplacements, actions).

Stelarc, Ear on Arm, 2007 (photo de 2016)

Stelarc, Extended Arm, photo de 2014

Stelarc, Third Hand, 1980

Neil Harbisson, artiste catalan, est le premier être humain à être légalement reconnu comme un cyborg depuis 2004. Atteint d’achromatopsie qui lui empêche de voir les couleur, il met au point son Eyeborg, une antenne/capteur connectée à son cerveau ressortant par le haut de son crâne et qui interpréte les couleurs qu'elle capte sous la forme d'ondes sonores via conduction osseuse. Au lieu de pouvoir distinguer les couleurs par ses yeux, Neil les entend.

Son dispositif lui permet même de d'accéder à la perception d'un spectre colorimétrique beaucoup plus importante que celui de l’oeil humain car il peut entendre les ondes sonores des couleurs ultraviolettes et infrarouges.

Neil Harbisson a aussi fondé en 2010 Fondation Cyborg, une organisation qui défend les droits des cyborgs, encourage l'hybridation cyborg et qui permet à toutes personnes possédant un implant, que ce soit par envie ou par choix artistique, d'échanger et d'apprendre à connaître de nouveaux sens.

Neil Harbisson et son Eyeborg

Conférence avec Neil Harbisson chez Ted Talk à l'occasion de la TEDGlobal 2012

Ses capteurs permettent à Neil Harbisson de développer un art propre à ses sens ; des peintures digitales stratifiées dont chacune des couleurs particippent à une onde sonore qu'il colorie. Il apprend à percevoir d'une façon différente le monde qui l'entoure et a maintenant la capacité d'entendre le tableau d'un peintre, un coucher de soleil ou même les visages. Certains portraits sonores de l'artiste sont disponibles à l'écoute.

L'art offre une échappatoire aux codes sociétaux, une ouverture au devenir et aux possibilités, et quand les artistes s'emparent des nouvelles technologies pour modifier leur corps, leur environnement, leur perception, n'accèdent-ils pas à un éveil de la conscience ? Ces artistes effectuent un premier pas vers la compréhension de ce que le transhumanisme peut devenir ; un pont entre la réalité et nos spéculations de science-fiction quand au devenir, mais surtout, au présent de l’humanité.

Sound Portraits,

Neil Harbisson

→ Il ne voit pas le téléphone portable comme une extension du corps mais plutôt un frein à l’implantation de la machine et des possibilités technologiques dans notre corps.

« I think life would be much more exciting when we stop creating applications for mobile phones and start creating applications for our own body. 

Which sense do you want to extend ? »

      -     Neil Harbisson, Ted Talk, TEDGlobal 2012, 2012

« For we shall be cyborgs not in the merely superficial sense of combining flesh and wires but in the more profound sense of being human-technology symbionts : thinking and reasoning systems whose minds and selves are spread accross biological brain and non-biological circuity. […] For human beings, I want to convince you, are natural born cyborgs. »

      -     Andy Clark, Natural Born Cyborgs : Minds, Technologies, and the Future of Human Intelligence, OUP USA, 2004

« Le monde cyborgien pourrait être un monde de réalités corporelles et sociales dans lesquelles les gens n’auraient peur ni de leur double parenté avec les animaux et les machines, ni des idées toujours fragmentaires , des points de vue toujours contradictoires. »

      -     Donna Haraway, Manifeste Cyborg, Editions Exils, 2007

« Le cyborg est l’être du post-humain et du post-genre, la nature est exclue de ses codes. De plus, il est l’être de la mixité et de l’hybridation entre homme, animal et machine ; il crée de nouveaux paradigmes et de nouvelles entités, une ‘race bâtarde’ qui enseigne le pouvoir des marges. » Les cyborgs rendent « l’Homme et la Femme problématiques, ils subvertissent la structure du désir, force conçue pour générer le langage et le genre, et subvertissent ainsi la structure et les modes de reproduction et de l’identité occidentale, de la nature et de la culture, du miroir et de l’œil, de l’esclave et du maître, du corps, de l’esprit. »

      -     Manuela de Barros, Magie et Technologie, Editions Supernova, 2015

Devenir collectivement, fluctuer en transcendance virtuelle, scannés et préservés dans un paradis artificiel, devenir naturels, fusionner avec un environnement biologique qui aurait bien besoin de notre compréhension ? S'augmenter en multiples virtuels, se dédoubler dans l'espace et le temps, rejoindre un flux de données ? Créer des androïdes ou une nouvelle forme de conscience qui nous succéderait, évoluer cyborg et augmenter notre corps, subsister sous une forme simplifiée ? Muter, modifier notre génétique et harmoniser un environnement futur ? Changer, tout simplement et accepter, sinon le déclin, l'avénement de quelque chose ?

T.A.T.A. - There Are Thousands of Alternatives, et entre tous ces possibles, qu'allons nous choisir de devenir ?