Sô  :  

Hier / Aujourd’hui en langue fon (éwè)

Arrival, 2016, réalisé par Denis Villeneuve

d'après The Story of your Life de Ted Chiang

Nous avons l’habitude de lire le temps de façon linéaire, le passé précédant le présent évoluant vers le futur.

La signification de Sô vient délier cette pensée en fusionnant un hier et un aujourd’hui en une seule expérience. On peut y voir les réminiscences du passé, refaisant surface à travers un héritage, un souvenir prenant/reprenant pied dans la réalité.

Ce qui est historique, ce qui fait partie du souvenir et de l’incertitude du temps nous a toujours transporté. Dans un récit, la pérégrination d’un personnage l’amène à revisiter plusieurs étapes de son passé. Le fait de se faire face entre ces temporalités nous rapproche de notre moi profond et nous guide vers une version de nous en devenir, futuriste, et rendue complète de cette empreinte du temps.

C’est la coexistence des temps.

Derrida crée un néologisme qui flirte avec le Sô ; l’hantologie, dans laquelle s’inscrivent les œuvres qui se construisent à partir d’une trace en provenance du passé. Les œuvres hantologiques permettent aux spectres du passé de s’exprimer et de prendre corps dans notre présent, de nous affecter.

Expérience déroutante et transportante que de voir des spectres à notre image nous hanter, des projections d’autres lignes de temps. Si le paranormal existe dans ce monde et sous ce jour, c’est parce que nous avons consenti à bâtir solidement une normalité de confort à caractère linéaire. Sortir de cette sphère nous transporte vers une expérience du Dehors, de l’anormal, auquel on ne consent pas, qui dans notre surprise et notre appréhension de l’inattendu va nous dédoubler. C’est le moment X, une rupture du temps qui va faire de ses éclats une infinités de possibles.

Cette simultanéité est fascinante. Cette coexistence des temps est une expérience transcendantale.

Nous retrouvons la fascination du temps dans une majorité des histoires que l’humanité a engendré. L’archive elle même prend un rôle très présent dans la création depuis les débuts du Post Modernisme. Les mouvements artistiques ou de pensée se succèdent les uns aux autres, avec toujours la volonté de se positionner en rupture du temps ou de le devancer. Ce dialogue avec le passé et le futur est omniprésent.

C’est en ayant conscience du temps que nous pouvons créer une rupture dans son déroulement. A ce moment là seulement pouvons nous enfin distinguer les fils qui tiennent le décor.

Dans son court livre The Story of your Life, Ted Chiang développe l'idée d'une vision fusionnelle des temps, qui prend forme dans le langage circulaire à composantes complémentaires d'une forme de vie extraterrestre.

Danis Villeneuve s'attellera à le représenter sous une forme vaporeuse, une encre à la fois minérale, liquide et organique qui dessine des caractères complexes dont chacun des motifs, associés, apporte un sens plus précis au message à transmettre.

Déchiffrer ce langage permet à l'humanité d'accéder à une compréhension et une expérience de la simultanéité des temps.

Dans ses films cosmiques réalisés dans les années 60/70 avec des techniques encore aujourd'hui mystérieuses, Jordan Belson semble révéler des espaces et des ouvertures dans le temps, une simultanéité de plans, des portails vers des mondes micro et macro, une machinerie de l'univers invisible à l'oeil nu.

Pour l'instant encore, chaque temps vient après un autre, les moments se succèdent et nous ne pouvons qu’avancer. Mais cette même avancée implique des soubresauts dans le temps, des anticipations du futur et des spéculations du passé. Et quelle expérience fabuleuse que de voler au dessus de l’emprise la plus forte sur nous avant même la matière : le temps.

L’un des plus grands rêves de l’humanité, après avoir cité voler juste avant, est celui de s’abscondre du temps, qui s’imprime en/sur nous et définit notre personne selon des actes et acquis, de son empreinte sur nous qui sommes mortels, de sa fin lorsque l’heure vient. Nous pourrions un jour le traverser, l’amadouer et renouer passé, présent et futur en un voile d’expérience collective aussi dense que vaporeux, et l’air serait notre dernière conquête.

Nous pouvons encore pour l’instant tenter de l’emprisonner en une photographie, l’enregistrer. Mais ainsi le moment perd de sa suspension qu’il nous faut imaginer et se fige en un pâle souvenir. A défaut de le comprendre, l’homme est devenu artisan du temps. L’art le plus apprécié reste celui de raconter des histoires, d’essayer d’imiter ou de sublimer le souvenir.

Est ce de l’orgueil que de vouloir laisser son empreinte sur le temps ? Ou est ce de la fascination ?

Dans notre époque « Pré-Apocalyptique », le dialogue de l’humanité avec le temps prend une forme différente. Les récits et fictions ne se tournent plus vers une recherche de nos origines, d’une certaine pureté, comme c’était autrefois majoritairement le cas. Notre regard se place plutôt en avant, vers ce qui est à venir. L’alarme retentissant de plus en plus fort, nous ne pouvons plus l’ignorer et le terrain de la fiction reste un défouloir où l’écrit d’une prophétie à déjouer se met en place. L’humanité se prépare au pire tout en laissant une place pour l’espoir.

Nous rêvons de nos enfants, en proie face à la mort de notre Terre, face à une invasion, face à l’extinction et la désolation, les tripes pleines de culpabilité et d’angoisse. Il nous faudra bientôt nous décider à devenir des être du temps qui ne seront pas réduits à un tourment de secondes passant l’une après l’autre, glissant de nos doigts. L’aspiration de les contraindre à bouger à notre rythme est dérisoire. Nous devrons nous considérer à travers nos origines et notre devenir de façon collective et complète, et ainsi coexister... et peut être survivre.

Les temps modernes ont accéléré la machinerie de la société humaine jusqu’à dépasser notre propre discernement. Le contrôle a toujours été un concept dérisoire que nous avons voulu appliquer à une marée d’êtres conscients se multipliant eux-mêmes et leurs facteurs de possibles avec. La société autrefois mécanique et solide s’est consumée jusqu’à être engloutie par notre société liquide moderne et procédurale.

C’est peut être ici même, dans cette rupture dont nous sentons encore les échos et les séismes que nous apprendrons à parcourir le temps, à dialoguer avec nos ancêtres et nos héritiers. Nous deviendrions des êtres supraluminiques, tel que le décrit Régis Dutheil, et, à travers l’espace et le temps, nous ferions l’expérience d’une vie faite d’une instantanéité et d’une plénitude complète.

Les futurs êtres de temps et nos souvenirs multipliés, sublimés se résoudraient à vivre entre solide et liquide. Dans cet environnement minéral où chaque fragment de matière prendrait corps dans le temps simultané, ils vivraient à la bordure de ces deux états : solide et liquide.